ETAT DES LIEUX
Les besoins en logements
"Le" logement générique
n'existe plus. La quantification des besoins néglige leur diversification
croissante et contribue en particulier à une inadéquation
de la production des logements aidés. L'augmentation des familles
monoparentales, des jeunes célibataires, des femmes âgées
maintenues à domicile, des familles nombreuses fraîchement
immigrées, multiplie les modèles d'habitat à imaginer.
Les problèmes à régler
sont de l'ordre de la cohérence politique et de l'intégration
des politiques au niveau des agglomérations, incluant le besoin
d'un Etat nationalement moins volubile, mais ferme localement sur ses
missions.
Vecteur du " droit au logement
" dans la loi du 31 mai 1990, principe d'urbanisme dans la loi
d'orientation pour la Ville (LOV) en 1991, générique d'une
loi de 1995, la "diversité de l'habitat" entend
dominer la programmation des aides au logement en 1998. Le souci d'une
réponse adaptée aux plus démunis y rejoint celui
d'une plus grande liberté de choix pour tous que la régulation
marchande ne satisfait pas.
La mondialisation de l'économie
et les ajustements politiques qui y sont liés bouleversent, en
effet, les conditions de l'investissement immobilier tandis qu'elle
contribue à une plus grande hétérogénéité
des contextes territoriaux et sociaux. Les mutations du marché
du travail, le changement social se conjuguent aux dynamiques démographiques
pour transformer en profondeur les ménages et leur demande de
logement. De plus en plus variée et difficile à décrypter,
celle-ci se heurte à une offre quantitativement et qualitativement
inadaptée du fait de l'inertie des biens immobiliers et de leur
lenteur d'adaptation. Depuis quinze ans, dans un cadre budgétaire
de plus en plus strict, la politique du logement a tenté une
réforme rampante des aides et une tentative de territorialisation
en politiques locales de l'habitat.
Diversification
démographique
Un ménage sur quatre a une
moyenne d'âge supérieure à soixante-cinq ans. La
stabilisation de la propriété résidentielle à
54 % des ménages, dont un tiers seulement n'a plus d'emprunts
en cours, ne concerne pas ces générations plus souvent
propriétaires que les précédentes. La détention
de résidences secondaires et de logements de rapport y est élevée
même si les quinquagénaires sont mieux pourvus que leurs
aînés.
Les habitudes prises par ces générations
aisées n'en recèlent pas moins de nouveaux besoins. Avec
l'allongement de la durée de vie sans incapacité, les
départs en maison de retraite sont plus tardifs. Tandis que de
nombreuses communes favorisent le service à domicile (portage
des repas, soins, aides ménagères), les foyers-logements
s'avèrent inadaptés à la situation économique
des usagers et au changement de mentalité. Ils deviennent des
friches municipales. Car on a glissé d'une politique d'équipement
vers une politique de services.
Le vieillissement inégal
conduit au grand nombre de femmes seules au-delà de 70 ans. Les
veuves contribuent ainsi largement aux sept millions de ménages
d'une seule personne. Dans cet ensemble, qui représente près
du tiers des ménages, le nombre des personnes de moins de soixante
ans vivant seules a augmenté de moitié en vingt ans. Il
s'explique, notamment par la progression du "célibat
tardif ". La moitié des nouveaux " ménages
" sont des célibataires vivant seuls. Parallèlement,
la moitié des logements construits entre 1992 et 1996 sont des
studios ou des deux pièces moins vastes que par le passé.
Un nouveau ménage sur cinq
est étudiant et 80 % des ménages étudiants sont
locataires dans le parc privé. Cela ajouté à l'allongement
des études, en partie lié au chômage, conjugué
à un "bouclage" de l'allocation logement qui confère
plus d'autonomie aux étudiants, alimente une demande spécifique
aux villes universitaires. Cette catégorie urbaine profite d'autant
plus de la production de petits logements, que le nombre de places en
résidences universitaires progresse moins vite que l'effectif
étudiant. Mais, inversement à cette décohabitation
étudiantine, les difficultés d'insertion sur le marché
du travail conduisent certains à prolonger leur séjour
chez les parents ou à revenir chez eux. De ce fait, tandis que
la proportion de jeunes vivant dans un logement indépendant avant
23 ans s'accroît, celle des 24-27 ans diminue.
L'éclatement des ménages
multiplie aussi leur nombre. La catégorie des familles monoparentales,
qui a progressé de 70 % en 20 ans, représente 10 % des
ménages. Ils sont à 86 % dirigés par des femmes,
souvent victimes de la précarité, avec un revenu moyen
inférieur de 25 % à celui des femmes vivant en couple
(30 % des pensions alimentaires ne sont pas versées).
Ainsi, les enfants pauvres appartiennent
aujourd'hui moins à des familles nombreuses qu'à ces structures
monoparentales. Dès lors, les aides personnelles au logement
jouent un rôle essentiel pour ces ménages qui recherchent
la centralité urbaine de l'habitat, éventuellement au
prix de sa médiocrité
mais ne trouvent souvent à
se loger que dans des HLM périphériques.
Avec 73 % des ménages, la
vie en couple plus tardive et instable se met en uvre dans une
remontée des mariages à caractère fiscal et une
union libre qui n'est plus seulement le mariage à l'essai. Mais
à âge identique, les époux résident plus
fréquemment en logements neufs et accèdent plus souvent
à la propriété. Les femmes ayant désormais
leur premier enfant autour de 29 ans, ces retards non compensés
entraînent une disparition des familles nombreuses que le divorce
tempère par le phénomène des " familles recomposées
" qui lui succède parfois avec des besoins de grands logements.
Aujourd'hui c'est donc surtout chez
les immigrés, particulièrement d'origine africaine, que
l'on trouve les familles nombreuses. L'attribution logique des grands
appartements, historiquement conçus dans les tours des grands
ensembles, provoque donc mécaniquement la formation de ghettos.
L'impact
des mutations économiques
En recoupant ces dynamiques démographiques,
le chômage de masse, la précarisation des emplois et la
financiarisation d'une économie plus ouverte ont aggravé
les inégalités entre les ménages et les risques
d'exclusion du logement.
Si les 3 millions de demandeurs
d'emplois et les 3,7 millions de personnes en situation de sous-emploi
ne relèvent pas tous de ménages pauvres, 3,3 millions
de personnes perçoivent un ou plusieurs minima sociaux qui feraient
vivre à travers eux 6 millions de personnes.
On assiste à une nette augmentation
des jeunes parmi les 11 % de ménages vivant en dessous du seuil
de pauvreté. Cela rompt avec une précarité traditionnellement
âgée, rurale, et combinant une forte composante de personnes
seules à la surreprésentation des familles nombreuses.
Les jeunes sont les sacrifiés
des mutations économiques contemporaines. Avec un parcours d'insertion
plus long, plus discontinu, des rémunérations moins favorables
que les générations précédentes, ils accèdent
moins fréquemment à la propriété que leurs
aînés au même âge.
Cette évolution contraste
avec celle des 50-59 ans, dont les revenus ont progressé plus
vite que la moyenne et avec l'amélioration spectaculaire des
ressources des retraités surtout entre 70 et 79 ans.
Les inégalités de
patrimoine reflétant en les accentuant les inégalités
de revenu, les 10 % de ménages les plus riches détiennent
62 % de l'immobilier de rapport. Avec la prépondérance
progressive des actifs financiers, les revenus de la propriété,
relativement concentrés, ont doublé leur pouvoir d'achat
depuis 1983, tandis que la masse salariale n'augmentait que de 25 %
avec 10 % de salariés en plus.
De plus la précarisation
de l'emploi a creusé les inégalités sociales entre
les actifs, en dépit du rôle croissant des prestations
sociales qui forment un tiers des revenus des ménages, les catégories
du bas étant, par ailleurs, plus exposées au chômage
dont le risque est aggravé par l'homogamie des ménages.
Parallèlement, le taux d'effort
en dépenses de logement n'a cessé d'augmenter pour atteindre
en moyenne 28 % du budget des ménages. La progression des loyers,
supérieure à celle des prix à la consommation,
s'amortit après 1993 où l'évolution des loyers
HLM l'emporte légèrement sur celle du secteur libre sous
l'effet de l'effort de réhabilitation et du conventionnement.
Le statut locatif est le trait qui
caractérise les 2,8 millions des ménages pauvres. De moins
en moins logés gratuitement, plus de la moitié sont ainsi
locataires même si pour 55 % des plus âgés, pauvreté
va de pair avec propriété du logement.
200 000
exclus
Le secteur HLM accueille désormais
autant de pauvres que le locatif privé. On y trouve 22 % de chômeurs,
la moitié des ménages y ont des ressources inférieures
à 60 % du plafond de revenu et un locataire sur dix reçoit
un minima social. Pire, 20 % des nouveaux emménagés ont
un revenu inférieur au seuil de pauvreté. Mais le parc
locatif privé, qui héberge la moitié des locataires,
constitue la première résidence de la majorité
des plus pauvres.
Or son rôle de " parc
social de fait " tend à disparaître après réhabilitation
à cause du faible succès du conventionnement des loyers
urbains ou de sa transformation en propriété d'occupation.
De plus, entre 1992 et 1996, le parc locatif privé a vu disparaître
46 000 logements alors que 55 % des logements neufs allaient à
la location mais principalement en HLM. Sa production est favorisée,
depuis, par " l'amortissement Périssol ", qui explique
40 % des ventes mais dont la pérennisation après 1998
est liée au conventionnement des loyers.
Parallèlement, la baisse
de la construction a réduit la mobilité en provoquant
la captivité de nombreux ménages dans des quartiers dévalorisés
et en générant des tensions sur le parc existant, au détriment
des plus démunis. 200 000 personnes sont ainsi totalement exclues
du logement.
Responsable de 35 000 expulsions
par an, la précarité croissante, conjuguée à
la désinflation, voire au divorce, a engendré de nombreux
échecs d'accession à la propriété. Selon
le Haut comité au logement, se loger reste le problème
majeur de 5,5 millions de personnes défavorisées, dont
2,8 millions sont hébergées par des parents ou des amis,
1,5 million mal logées et 470 000 résident à l'hôtel
ou en meublé.
Parallèlement, 10,5 % des
logements sont surpeuplés, situation qui concerne un ménage
sur cinq en locatif et un ménage pauvre sur quatre. On y oppose
souvent le chiffre de 2,2 millions de logements vacants, certains à
cause de leur obsolescence et des faibles moyens de leurs propriétaires,
tandis que beaucoup sont dans des zones désertifiées.
L'hétérogénéité
des territoires
Les territoires ont vu leurs disparités
accentuées par le jeu combiné de la décentralisation
politico-administrative et de la mondialisation de l'économie
qui les met en concurrence.
La métropolisation, qui en
a découlé en partie, devrait être accentuée
par l'intégration monétaire européenne qui favorisera
une mobilité accrue du capital cherchant à tirer partie
des effets d'agglomération, des gains de productivité
et des avantages différentiels de fiscalité, d'infrastructures
et d'environnement urbain.
Cette concentration des ménages
et des activités sur certaines grandes agglomérations,
que les nouvelles technologies de communication diluent localement plus
qu'elles ne le contrebalancent, participe au déclin des villes
moyennes isolées en y provoquant des effets cumulatifs et des
problématiques de vacance et de friches.
Avec une multiplication des écarts
de produit par habitant par 1,6 pour la taxe professionnelle et par
2,3 pour la taxe foncière sur les propriétés bâties,
entre 1979 et 1995, la fiscalité locale traduit ces disparités
de développement des territoires.
Localement la dynamique inégalitaire
du rapport taux/assiette aggrave les écarts entre communes historiquement
spécialisées par l'urbanisme fonctionnaliste.
D'un point de vue intra-urbain,
en effet, cette focalisation du développement s'inscrit sur de
vastes aires polycentriques où les exclusions sociales dont il
est porteur s'aggravent en relégations urbaines.
Exprimées par le concept
discuté de " ville émergente ", qui ne se réduit
pas à la périurbanisation, de nouvelles fragmentations
sociospatiales se substituent à d'autres plus anciennes.
Ce processus conjugue des phénomènes
de lente recomposition de la ville sur elle-même et d'éparpillement
périurbain auquel concourent les technologies de communication
et que pourraient accentuer le télétravail et la réduction
du temps de travail.
Au sein d'une baisse à 59
% de la proportion de ménages détenant un logement en
1998, le tassement des taux de résidences secondaires et de logements
occasionnels s'explique notamment par l'installation définitive
de jeunes ménages dans ces espaces où la ville se dilue.
La maison individuelle, qui représente
56 % des résidences principales, a été le mode
essentiel de conquête de ces territoires. Alors que son désir
reste fort, sa crise de production explique le ralentissement d'une
périurbanisation de plus en plus lointaine.
Ce mouvement redémarre depuis
fin 1995 à la faveur du prêt à " taux zéro
" et de la baisse historique des taux d'intérêts immobiliers
sans que ne soit jugulé le risque d'une reprise des échecs
d'accession.
Dans les grandes métropoles,
ce mouvement de périurbanisation exprime, selon les sites, au
moins deux réalités. Les uns libres de leurs choix, arbitrent
entre les avantages de la grande ville, ses coûts de congestion
et un environnement agréable. Leur mode de vie repose sur une
mobilité, voire une convivialité de réseau qui
se substitue à la convivialité de proximité, dont
le logement est le pivot et qui les conduit à une multi-appartenance
territoriale.
Certains y trouvent le moyen d'un
anonymat que la ville apporte traditionnellement par le nombre et qui,
comme les moyens de télécommunications, leur permet de
vivre des sociabilités à distance.
A contrario, de nombreuses familles
sont rejetées en périphérie par les tensions foncières
ou par l'inadaptation de l'offre immobilière plus centrale.
Grands
ensembles
Mais avec la montée des générations
ou la détérioration de la situation économique
de certains résidents, le mode d'urbanisation par lotissements
homogènes soulève à terme les mêmes problèmes
d'insuffisante variété de l'offre immobilière que
dans les communes de grands ensembles.
Issus de l'organisation productive
fordiste pour héberger des travailleurs promis à une mobilité,
les grands ensembles occupaient une position intermédiaire dans
le parcours résidentiel.
Aujourd'hui, malgré les réhabilitations
répétées et quelques démolitions spectaculaires,
ils ont du mal à faire habiter et cohabiter des populations captives
du fait de leur exclusion de l'emploi, qui devient ainsi exclusion urbaine
par la concentration de populations fragilisées et l'interaction
identitaire négative entre celles-ci et l'image du bâti.
Si les avantages fiscaux du Pacte
de relance pour la ville permettent aujourd'hui d'attirer les activités
sur les communes historiquement spécialisées dans le résidentiel
social, ils ne règlent pas les problèmes d'inertie physique
et sociologique de ce type de parc social.
En effet, l'offre d'emploi ne privilégie
par assez les habitants des quartiers concernés, et lorsque tel
est le cas la mobilité résidentielle retrouvée
se fait hors du quartier, voire de la commune, faute d'offre immobilière
alternative.
Cette fragmentation de l'espace
réduit la diversité socioculturelle qui fut la base de
la vitalité des villes européennes. Elle oppose le repli
identitaire des uns et la captivité des moins favorisés
sur les structures dévalorisées dans un contexte où
les mutations l'emportent sur la construction neuve.
Ce mouvement est aggravé
par le morcellement communal des bassins d'habitat dès lors que
les compétences d'urbanisme issues de la décentralisation
sont asservies à des stratégies de peuplement ou à
la compétition des communes pour le captage d'une taxe professionnelle
dont elles conservent le produit.
Ajustements
Depuis quinze ans, l'évolution
de la politique française du logement reproduit les tendances
qui assurent la convergence des politiques des grands pays européens
en référence aux valeurs libérales qui dominent
l'intégration monétaire.
Les ajustements successifs adoptés
depuis la mise en uvre du dispositif de 1977 ont consolidé
le principe d'une régulation marchande des besoins assortie d'incitations
fiscales et d'une demande plus solvable grâce aux aides personnelles.
Les adaptations les plus récentes
évoquent une réforme rampante qui permet la maîtrise
budgétaire des dispositifs d'aides par une mobilisation croissante
des organismes de sécurité sociale, des collectivités
locales et de circuits tels que l'ANAH ou la Participation des employeurs
à l'effort de construction (PEEC) partiellement détournés
de leurs missions. Dans le cadre d'une baisse globale de l'effort de
la collectivité en faveur du logement à 1,75 % du PIB,
l'Etat fait ainsi réaliser une partie de la politique qu'il affiche.
Le désengagement de l'Etat s'est accompagné d'un ciblage
de ses objectifs vers les plus démunis.
La préférence est
donnée à la réhabilitation, réputée
moins coûteuse, dans le cadre d'une contraction globale des aides
à la pierre au profit des aides à la personne et d'une
extension des missions sociales du parc public au parc privé
que conforte l'hypothèse d'un statut futur du bailleur privé.
L'Etat s'est efforcé de prendre
en compte, par le bas de la pyramide sociale, l'hétérogénisation
de la société française et de ses territoires.
Sans remettre en cause le principe tendanciel d'une régulation
marchande des besoins, il a tenté d'apporter à la marge
des réponses adaptées à la segmentation sociale,
à des niveaux territoriaux pertinents, dans un souci global de
rétablissement de la fluidité de l'offre immobilière.
Diversification
des aides
La loi Besson du 31 mai 1990 a cherché
à garantir, non seulement l'accès à un logement
décent, mais aussi le maintien et l'accompagnement social au
logement. Prenant en compte l'extension continue des formes d'une pauvreté
devenue structurelle, elle a réintroduit une diversification
par le bas des aides à la pierre et promu des dispositifs juridiques
susceptibles de mobiliser un parc hors marché. La recherche d'une
offre locative adaptée aux plus démunis a privilégié
leur dispersion dans le parc ancien.
La mobilisation de l'existant vacant
est d'abord passée par la sécurisation des bailleurs et
du voisinage. Avec l'appui des Fonds solidarité logement, la
réduction de leurs réticences s'est appuyée sur
l'apport de garanties et sur l'intermédiation des associations,
réputées plus souples et plus efficaces que les structures
officielles, également chargées d'un accompagnement social.
Leur tâche en matière
d'offre de logements acquis puis loués aux plus démunis
devrait être favorisée par une exonération de quinze
ans de la taxe foncière sur les propriétés bâties
qui était jusqu'en 1998 le privilège des organismes d'HLM.
Cette stratégie générale
de remise sur le marché a également reposé sur
la relance de la sous-location et sur la mise en place du bail à
réhabilitation. Si sa durée de douze ans dissuade des
propriétaires, souvent âgés, ayant du mal à
se projeter dans le temps, ils trouvent un encouragement dans les avantages
consentis par la loi du 29 juillet 1998 de " lutte contre les exclusions
".
Les aides personnelles, qui profitent
à plus de 6 millions de ménages, et les aides fiscales
relèvent aussi de cette logique de mobilisation de l'existant.
La rediversification des aides à
la pierre, dans leur baisse continue de volume, a également favorisé
la mobilisation de l'ancien par les programmes sociaux thématiques
de l'ANAH ainsi que par les prêts locatifs aidés très
sociaux (PLATS) dissociés, en 1998, en PLA à loyer minorés
et PLA d'intégration aux subventions moins attractives dans le
neuf.
Mais tandis que les programmes sociaux
thématiques butent sur l'étroitesse du gisement de logements
conventionnables, les seconds se heurtent aux réticences d'élus
locaux maîtrisant les instruments d'action foncière et
soucieux de ne pas voir arriver sur leur commune les populations concernées.
La loi
de 1998
La question des sans-abris, réémergeant
de l'histoire dans une configuration différente, est devenue
suffisamment aiguë pour faire l'objet d'un plan d'urgence, finançant
notamment les centres d'hébergement et de reclassement social,
et d'un appel à proposition non concurrentiel : "un domicile
pour les sans-abris".
La loi du 29 juillet 1998 cherche
toutefois désormais à privilégier les réponses
du droit commun afin d'éviter la stigmatisation.
La création du prêt
d'accession sociale a visé, en 1993, une clientèle, moins
pauvre, nécessitant l'introduction d'une dimension sécurisante
dans les prêts conventionnés par mutualisation du risque
bancaire.
Fin 1995, le prêt à
taux zéro est venu remplacer le prêt d'accession à
la propriété (PAP), jugé trop coûteux pour
l'État, en prétendant élargir sa cible sociale.
Mais, dès 1997 L'Etat a transféré sur le 1 % logement
la charge du prêt à taux zéro qui n'offre pas l'éventail
des avantages du PAP et ne couvre en moyenne que 16 % du coût
de l'opération.
Ce produit d'appel pour les autres
prêts qui le complètent, ne règle pas le risque
des échecs d'accession qu'il renverra vers les Fonds d'aides
aux accédants en difficulté.
Cependant la banalisation de sa
distribution auprès d'organismes financiers en concurrence pour
reconquérir des parts de marché via les prêts complémentaires
a favorisé la décrue de leurs taux.
Du point de vue stratégique,
le prêt à taux zéro a procédé d'une
double logique de relance (préélectorale) de l'emploi
dans le BTP, en privilégiant la construction neuve, et de rétablissement
des chaînes résidentielles. De ce point de vue, il tente
de favoriser le départ des logements locatifs de ménages
disposant d'une épargne que l'intégration du risque du
chômage a voué à la précaution.
Cet objectif est servi en amont
par la contribution financière due à L'Etat par les organismes
HLM qui n'appliquent pas le surloyer aux ménages bénéficiant
de rentes de situation dans ce parc.
Quelque peu surestimé, son
produit est affecté, via le financement des fonds de solidarité
logement, aux plus démunis souvent exclus du parc social. Le
relèvement du seuil d'application du surloyer et des plafonds
de ressources concernant les inactifs et les petits ménages devrait
réduire d'un tiers le nombre des ménages concernés
après 1998 et donc la portée financière de cet
instrument.
La question récurrente de
l'attribution des logements sociaux, dont le rejet devra désormais
être justifié par écrit, oppose l'accès des
plus démunis à l'équilibre financier des organismes
et au risque de ghettoïsation.
En 1986, la privatisation des HLM,
via la vente à leurs occupants, chercha à répondre
à ces deux préoccupations mais, à l'opposé
de l'expérience britannique, achoppa, comme en Italie, sur le
caractère collectif à 87 % de ce parc alors que, d'une
manière générale, 32 % des ménages habitent
un immeuble collectif. Le patrimoine HLM ne représente que 15
% des résidences principales même si 55 % des ménages
y sont éligibles. Le relèvement du plafond de ressources
devrait porter la proportion à 61 %, après 1988, en confortant
la paupérisation observée depuis plusieurs années
malgré un accès difficile.
Politiques
locales de l'habitat
Le deuxième grand type d'ajustement
à l'hétérogénisation de la société
française réside dans la tentative de territorialisation
de la politique du logement en politiques locales de l'habitat.
Cette adaptation passe d'abord par
un assouplissement instrumental et la spécification de certains
outils. Ainsi, face au renforcement de l'exclusion, malgré la
loi Besson et les dispositifs d'urgence consolidés par la loi
pour la diversité de l'habitat de 1995, la mise en uvre
de moyens coercitifs de lutte contre la vacance reste limitée
à quelques grandes villes aux contextes tendus.
Tel est le cas du réveil
de la réquisition de logements vacants depuis plus de 18 mois,
appartenant à des personnes morales et attribués par le
préfet aux sans-abris, pour une durée maximale de 12 ans.
Dans le même esprit, au risque
de freiner l'investissement immobilier, la taxation à taux progressif
des logements vacants depuis plus de deux ans, sans justification, devrait
s'appliquer, après 1998, dans les agglomérations de plus
de 200 000 habitants.
Enfin, le souci de rééquilibrage
social des agglomérations poursuivi par la loi d'orientation
pour la Ville, plusieurs fois amendée, conduit à menacer
d'une pénalisation les communes de plus de 3 500 habitants, n'atteignant
pas un quota de 20 % de logements sociaux dans les agglomérations
de plus de 200 000 habitants dépourvues d'un programme local
de l'habitat.
Le nombre des communes concernées
devrait s'élever à nouveau du fait de l'abaissement du
seuil démographique à 1 500 habitants en Ile-de-France
et, plus largement du retour à une conception plus étroite
de la notion de logement social excluant les logements intermédiaires.
La création des prêts
locatifs intermédiaires (PLI) a en effet élargi par le
haut la gamme des " logements sociaux ", pour les ménages
dépassant les plafonds HLM sans pouvoir se loger dans le parc
privé en raison du niveau des loyers dans des grandes villes
ou zones touristiques éligibles par décret à ces
financements. Le souci de réinsérer les quartiers en difficulté
a privilégié la réhabilitation dans les expérimentations
de la politique de la ville à côté de démolitions
spectaculaires.
Les discriminations positives du
" Pacte de relance pour la ville ", à la recherche
d'une plus grande mixité, ouvrent la voie à des démolitions
moins symboliques mais assujetties à des projets urbains de diversification.
Celle-ci est aussi recherchée dans la majoration des quotités
du prêt à taux zéro, les incitations à l'investissement
locatif, les dérogations préfectorales aux plafonds HLM
et l'exemption de la contribution HLM pour inapplication du surloyer
dont bénéficient les zones urbaines sensibles (ZUS).
Au-delà des traditionnelles
zones de plafonds de ressources, de loyer et de prix de référence,
l'effort de déconcentration de la programmation des aides à
la pierre s'est manifesté après 1987 par des capacités
de modulation ouvertes au représentant de l'Etat et par la fongibilité
PLA/PALULOS du circuit des prêts CDC, permettant pour partie au
préfet d'arbitrer localement entre production et réhabilitation
HLM.
Malheureusement, depuis 1995, le
passage d'un régime de subventions au logement social à
un régime de TVA allégée supprime cette opportunité
par laquelle le représentant de l'Etat agissait dans une optique
de politique locale de l'habitat, dont le principe est plus largement
la mise en cohérence des interventions publiques et privées.
Copropriétés
dégradées
Dans une seconde approche, en effet,
la tentative de territorialisation de la politique du logement s'exprime
à travers les planifications issues de la loi Besson ou incarnées
par les " programmes locaux de l'habitat " (PLH). Les opérations
programmées d'amélioration de l'habitat (OPAH), à
travers leur géométrie variable, ont historiquement constitué
un instrument d'apprentissage de la coproduction de politiques locales
de l'habitat dans le cadre d'un urbanisme de gestion. La prise en compte
de la diversité des situations territoriales s'exprime depuis
quelques années dans une modulation des aides de l'ANAH dont
la progressivité est dépendante du degré d'engagement
conjoint des collectivités locales.
La mobilisation du hors marché
et le délicat problème des copropriétés
dégradées sont les nouvelles priorités de ces OPAH
qui, malgré leurs vingt ans de succès, butent toujours
dans les grandes villes sur la contradiction entre revalorisation patrimoniale
de la centralité et difficultés d'un conventionnement
au service du maintien des couches populaires. Comme pour le prêt
à taux zéro avec le 1 % patronal, l'Etat s'affranchit
aujourd'hui de ses charges en imputant la " prime à l'amélioration
de l'habitat " sur le circuit de l'ANAH à qui il restitue,
en compensation, l'affectation directe de la taxe additionnelle au droit
au bail budgétisée en 1987.
Instrument d'administration négociée,
le programme local de l'habitat (PLH) incarne des ambitions de mise
en cohérence des acteurs, de flexibilité des réponses
et d'équilibre, à l'échelle de territoires pertinents,
autour des principes de mixité et de diversité propres
à assurer un " droit à la ville " encore à
définir. Mais ces documents conservent aujourd'hui une portée
limitée. Tantôt leur élaboration achoppe sur l'inertie
des structures intercommunales dont la compétence en matière
de PLH est suspendue à des délibérations concordantes
avec les communes.
Tantôt leur contenu privilégie
le développement économique en emportant la signature
de conventions post-PLH où l'Etat manque de fermeté sur
la défense des objectifs de solidarité qu'il affiche nationalement.
Véhicule pédagogique d'approches globales et transversales
auprès des élus et des acteurs des systèmes d'habitats,
ils sont défaillants dans l'articulation aux autres politiques
urbaines et dans la prise en compte de territoires pertinents, malgré
les incitations de la LOV à une mise en uvre intercommunale.
Avec pour objet de gérer
les contingents réservataires HLM à l'échelle des
agglomérations, par la négociation entre le préfet
et les bailleurs sociaux, les "protocoles d'occupations du patrimoine
social", voulus par la loi Besson, ont connu un échec qui
justifie désormais leur remplacement par des "chartes intercommunales".
Finalement ce sont les expériences
imposées des " plans départementaux d'action pour
le logement des plus défavorisés " qui ont le mieux
fait leurs preuves au service de la solidarité, sous réserve
du comportement des communes conjuguant le principe NIMBY ("pas
de ça chez moi") au thatchérien "I want my money
back !".
Le contraste demeure encore fort
entre les réalités de terrain et l'affirmation du droit
au logement comme " devoir de l'ensemble de la nation ". Il
n'en demeure pas moins qu'il n'est quasiment plus possible aujourd'hui
de faire du logement social sans l'appui réglementaire, financier
ou foncier des collectivités locales.
On sait que l'utilisation du droit
de préemption urbain (DPU) par certaines communes pour évincer
des opérateurs HLM avait conduit la loi Besson à permettre
au préfet de bloquer son exercice dans des communes ayant moins
de 20 % de logements sociaux. Cette dérive de la décentralisation
inspire aujourd'hui un souci de réforme cherchant à soumettre
la motivation du DPU à un projet urbain véritable et à
en limiter l'exercice " renforcé " par les communes.
De la même façon, si
l'objectif de mixité inscrit en tête du Code de l'urbanisme,
aux articles L. 110 et L. 121-10 qui encadrent les documents d'urbanisme,
repose sur la " prise en considération " des PLH par
les POS, ces derniers peuvent plus ou moins servir cet objectif à
travers le zonage, la modulation des COS, l'instauration du plafond
légal de densité ou les parties du règlement pouvant
renchérir la construction. Dès lors, si la montée
des régulations locales du logement repose un peu partout en
Europe sur la décentralisation, celle-ci se heurte en France
à l'extrême morcellement communal.
Cohérence
politique
Malgré la modestie de leur
mise en uvre, les incantations du législateur expriment
autant l'ajustement à la décentralisation, par la contractualisation,
que la reconnaissance de la diversité des contextes économiques
et sociaux qui limite la portée d'une gestion nationale par la
norme.
La nécessité de dispositifs
multiples en faveur des plus démunis témoigne des limites
d'une régulation strictement marchande des besoins de logements
assortie d'aides à la personne. Celles-ci ne suffisent pas à
compenser la raréfaction des " logements sociaux ",
de droit ou de fait, face à une pauvreté devenue structurelle.